lundi 7 février 2011

Homélie du Père André Gouzes

dimanche 30 janvier 2011 à Notre Dame de Myans



Extrait de l'homélie.




Nous sommes bénis, nous sommes gâtés d’avoir en ce jour le texte le plus beau de l’Evangile. Un jour, les persécutions nous arracheraient tous les livres et nous n’aurions retenu que ce texte-là, eh bien je crois que nous aurions le cœur du cœur, d’abord de la communion au mystère du Christ et, par lui, au cœur du cœur du Père ; et vous savez que Gandhi qui avait découvert le christianisme un jour par des amis, à travers ce texte, disait que c’était le plus grand texte spirituel qu’il avait jamais rencontré, et que si seulement les chrétiens en avaient été les témoins depuis tant de siècles, depuis deux millénaires, il est probable que c’est toute la terre qui serait devenue chrétienne. Non pas chrétienne pour appartenir à une religion, à une secte, à un parti, à une idéologie, à une théologie, mais chrétienne au sens le plus humble, le plus baptismal du sens et du mot ; c’est être simplement ami du Christ, disciple de sa parole et surtout, témoin aujourd’hui de ses actes. En n’oubliant jamais qu’être chrétien, c’est continuer aujourd’hui dans la solidarité avec Lui, c’est continuer dans la fidélité à Lui, c’est continuer les gestes qu’en tant qu’homme il a fait sur la terre, pour que chacun d’entre nous puisse à l’époque où il vit, dans le milieu où il vit, avec les frères avec qui il vit, accomplir les signes du Christ, c’est-à-dire les gestes du Christ et qui sont exactement ces Béatitudes.


Qu’il console ceux qui pleurent, qu’il soit l’ami et le frère de ceux qui ont le cœur innocent et qui seront toujours les couillonnés de l’histoire, les couillonnés de la politique… C’est comme ça qu’on dit dans le Midi et c’est pas grossier ! Mais ça permet de redonner un peu de verdeur et de racine et d’odeur à l’Evangile, plutôt que le garder dans l’eau bénite !


Et heureux les doux ! Heureux les doux parce que, quelquefois, que de colères les emporteraient ! les doux ce sont des grands passionnés, des colériques retenus, et j’en sais parfois quelque chose…


Et heureux ceux qui pleurent ! et çà, c’est plus pathétique. Heureux ceux qui pleurent aujourd’hui : quand on se recueille en présence du Christ, souvent c’est à eux que je pense le plus parce qu’il est du mystère de ceux qui pleurent de pleurer toujours seuls et de pleurer toujours en silence. Oh ! ce ne sont pas ceux qui s’extériorisent dans des crises, mais ce sont ceux qui les portent pendant des années, et parfois depuis l’enfance, depuis l’intériorité blessée par manque d’amour, par violence, qui les portent depuis l’enfance, ces pleurs, et c’est ceux-là que parfois, dans la pudeur de l’amitié, ils nous font rencontrer, avec lesquels il n’y a pas de parole, mais il n’y a que de la proximité, que de la communion, que de l’authenticité silencieuse de la relation.


Heureux ceux qui ont faim et soif de justice ! Ils sont plusieurs milliards à avoir faim et soif de justice et aujourd’hui la justice ça passe aussi par des combats, ça passe aussi par des politiques, ça passe aussi par des idées plus généreuses que la tribu, que les lois de la tribu, que les conforts de nos sociétés riches et développées ; et c’est vrai qu’il y a toujours une affinité, je crois, entre l’Evangile et un peu l’indignation dont un philosophe et écrivain, qui ne manque pas, je dirai, de culot, en a écrit un éloge récemment, Certes, c’était un homme de gauche. Je suis je ne sais pas de quel parti, je ne l’ai jamais su, mais ce que je sais, c’est que je me sens du parti de ceux qui ont l’indignation, qui ont contre l’injustice, l’indignation contre la soif et contre la faim, et Jésus lui-même nous en a donné tant de fois l’exemple face au pharisaïsme de son temps…

Enfin, bienheureux les miséricordieux ! et je dirai que c’est le cœur chrétien. Il est de la nature de tout cœur chrétien de ne jamais juger et de toujours pardonner, d’avoir toujours une longueur d’avance pour que l’autre puisse encore rebondir et retrouver son pas, au rythme de son cœur et au rythme de la confiance que Dieu met toujours dans le cœur de toute créature. Heureux les miséricordieux ! et je crois que c’est tout le sens du sacrement du pardon que nous avons d’abord nous-mêmes à recevoir. Si Dieu nous fait miséricorde, c’est à nous aussi de faire miséricorde à nos petites blessures de susceptibilité, mais ça c’est facile. Mais c’est beaucoup plus grave quand c’est des blessures profondes, des blessures qui nous ont atteints et face auxquelles nous aurions des ressentiments justes parfois, en tout cas justifiés, vérifiés. Eh bien, c’est quand c’est au plus extrême et au plus difficile, que dans une pure grâce, parce que c’est Dieu qui le donne par grâce, nous qui le demandons parce que nous sentons très bien que la vie est courte et qu’il faut vite vivre ! Il est urgent de vivre, il est pressé de vivre. Tout à l’heure, ce sera déjà trop tard et il m’arrive souvent de dire : « si la Résurrection, c’est pas tout de suite, c’est déjà foutu ! » C’est ça le proverbe chrétien le plus complet et le plus fou ! Si la Résurrection et ses ressuscités – et c’est finalement la pointe de ce texte – ne s’agit que du passage de la mort à la vie, de la souffrance à la guérison, de la ténèbre à la lumière, c’est tojours ce passage au sens pascal du terme. C’est le mot éthymologique qui nous le dit et on comprend la beauté et on comprend la transitivité, c’est-à-dire toujours le transport de l’un à l’autre, des enfers profonds et c’est parfois la maladie, la solitude, les maladies sous toutes les formes et qui sont celles les plus difficiles, les plus douloureuses à porter soi-même ou même à porter avec les autres. Eh bien, pourtant, RIEN n’est impossible à Dieu, RIEN n’est impossible à Dieu ! mais à condition qu’il y ait ces signes et ces sacrements, qu’il y ait ces cœurs, qu’il y ait ces mains, qu’il y ait ces visages, qu’il y ait ces regards, qu’il y ait cette tendresse, et cette tendresse, c’est le mot le plus moderne aussi parce qu’on dit que les hommes de ce siècle, par la dureté de leur temps sont, souvent, dans la vie les moins tendres. Et c’est vrai ! on se dit même pas bonjour quand on se connaît et qu’on se rencontre bien des fois ! alors que dans nos vieux pays ruraux, c’était la première chose, même à son pire ennemi que l’on adressait bon jour, que le jour vous soit bonté, que le jour vous soit béatitude, que le jour soit aussi grâce et amour de Dieu pour vous.


Alors heureux les cœurs purs, heureux les enfants heureux, non pas ceux qui régressent en enfance, mais au contraire heureux comme les sages et les anciens et les vieillards ! et qui sait si je les aime ! et qui ont su retrouver parce que, libérés de toute ambition, libérés de tout désir compulsif et égoïste d’avoir toujours plus, d’être toujours plus reconnus, et qui ont enfin retrouvé cette douceur, cet abandon, cette liberté d’être simplement enfant de Dieu. Eh bien, heureux les cœurs purs ! car c’est véritablement la béatitude des enfants de Dieu. Et c’est aussi vraiment qu’ils seront appelés fils de Dieu, comme le Christ, et fils du Père éternel.


Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ! ça c’est terrible, c’est terrible ! Peut-on dire ça ? Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, quand nous apprenons aujourd’hui dans les nouvelles des exécutions effroyables, sommaires de masses de gens, quand des gens… J’ai vu une émission avec Abel il n’y a pas très longtemps sur les reliquats des expérimentations diaboliques que les russes soviétiques ont faites avec l’énergie atomique, comment ils n’ont pas traité les suites de Tchernobyl, et d’autres qu’ils nous ont tues et certaines expériences qu’ils ont faites aux limites de l’Asie et de l’Ouzbekistan. Et ils entretenaient aujourd’hui dans des conditions d’horreur diabolique, ils entretenaient des enfants, des vieux, des jeunes adultes avec des déformations que je n’oserais même pas vous décrire… Moi, j’ai dû fermer le poste et partir et tout ça, avec un sadisme que peut avoir la science quand elle a perdu, non seulement le sens, mais qu’elle a perdu toute humanité. Eh bien, ces gens-là observaient, comme des démons, jusqu’où peut aller l’effroi et l’horreur. Alors oui, oui, les persécutés, les persécutés pour la justice dans tous les régimes de la peur, de l’horreur, de la domination, y compris les nôtres, parce que la pire des dominations aujourd’hui, c’est la course effrenée, diabolique envers l’argent. Eh bien, c’est vrai que ceux qui sont persécutés au nom de cette plus haute transcendance que la peur de Dieu, que l’absolu de Dieu, cet absolu de Dieu, c’est les Béatitudes qui nous le disent. L’absolu de Dieu, c’est qu’il s’est fait pauvre, c’est qu’il s’est fait humilier, il s’est fait crucifier et c’est pour ça qu’en avant, en amont il donne en lui et par lui et avec lui toute béatitude qui est finalement la proclamation de tout salut.

Alors, n’ayons pas peur ! ce mot que j’ai tellement aimé dans la bouche de Jean-Paul II ! Au matin de son pontificat, je garderai toujours la splendeur digne d’une immense fresque de cet homme beau, jeune, courageux, avec ce beau visage de slave qui brandissait sa croix sur un soleil couchant au-dessus de cette magnifique ville de Rome qui était dans les pourpres et les feux de ses façades et de sa beauté architecturale, cet homme qui disait au monde entier : « N’ayez pas peur ! », ce que nous dit justement l’Evangile. Je ne sais pas s’il l’avait préparé, mais quelle inspiration ! et il sera béatifié bientôt, je m’en fais vraiment une joie parce que c’est un homme qui est passé par tout ça…

Dans sa jeunesse, jeune prêtre, dans son courage de se cacher le soir, tout près d’Auschwitz pour voir passer des escouades de nazis qui accompagnaient des enfants, des femmes surtout et qui, la plupart du temps, les laissaient morts à coups de crosses sur la route. Et savez-vous pourquoi les Juifs l’aiment tant Jean-Paul II ? C’est que tout jeune, il n’était pas encore prêtre, il était séminariste, un jour, en allant voir ce qui restait de ces corps blessés, s’il y en avait encore un qui soupirait, il y en avait un, c’était une jeune fille, toute jeune fille. Il l’a prise sur ses épaules, il l’a cachée chez un fermier de ses amis et à la fin de la guerre, elle a pu repartir en Israël. Et qui l’a accueilli au-delà des présidents, des chefs d’église ou des chefs de partis, au moment où il allait mettre ce petit billet dans le mur de la prièrs, le mur des lamentations, pour demander pardon de tous les crimes odieux des chrétiens à l’égard des Juifs pendant des siècles et des siècles, et plus proche, ce qu’il avait vu de ses propres yeux et souffert de son propre cœur ? Eh bien, c’était cette femme qu’il avait sauvée et qui en larmes le prenait dans ses bras devant toutes les caméras du monde, et celles qui ont fait le plus de bruit dans le cœur des gens, c’est celles qui étaient d’Israël, de l’état d’Israël et qui montraient ce que pouvait être aujourd’hui la vraie rencontre des croyants et qui est justement de donner la vie comme le Christ l’a donnée pour nous, pour un seul de ses frères.


Et ce serait déjà le plus beau ticket pour entrer dans le Royaume. Mais nous y sommes déjà et nous y participons chaque fois que dans le mémorial de cette Eucharistie, chaque fois que dans la puissance de ces Béatitudes, nous sommes, nous tous et chacun, nous sommes le mystère d’une seule béatitude, ne serait-ce qu’une fois par an, mais si c’était tous les jours, ce serait mieux ! Amen !


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